À la recherche du temps perdu !

Concernant la gestion du temps, une personne en formation de coach personnel m’a conseillé de noter sur un carnet tout ce que je faisais, avec le temps que cela me prenait, afin d’analyser l’utilisation que je faisais de mon temps et d’agir en conséquence pour mieux le gérer. Je ne l’ai jamais fait, mais je peux dire une chose alors que cela fait 2 mois et une dizaine de jours que je suis officiellement en doctorat : le temps consacré à ma thèse est plus qu’anecdotique en ce qui me concerne … Article de mea culpa ? Il n’en est rien. C’est plutôt l’occasion de présenter ma condition qui je pense fera écho à la condition d’autres personnes en doctorat ! Au final, l’idée est de montrer qu’être en doctorat, c’est bien plus que faire une thèse.

L’obtention du doctorat, et donc pourrait-on dire ce qui en signale sa réussite, se fait par la soutenance de thèse. Le cheminement en est le suivant (de ce que j’en ai saisi) : on fait sa recherche, on écrit sa thèse (c’est horriblement schématique), on obtient le droit de la soutenir (on sait donc qu’on validera son doctorat), on soutient et notre thèse reçoit une mention (et non une note). Et ça y est, on est docteur ! Mais est-ce vraiment tout ? La thèse signale-t-elle à elle seule la réussite du doctorat ? Au final non. Je le savais, et mes premiers pas dans la peau d’un thésard ne font que confirmer cette idée.

Le doctorat est qualifié de formation à la recherche par la recherche. Bref, cette formulation m’a toujours ramené à l’idée que c’est en forgeant qu’on devient forgeron, ou plutôt que c’est en cherchant que l’on devient chercheur ! Mais le doctorat n’est pas qu’une histoire d’apprentissage sur le tas, avec l’aide de notre directeur de thèse, forcément plus expérimenté. En effet, la charte des thèses, que mon université m’a faite signer, qualifie le doctorat d’ « études doctorales ». Cela répond à une exigence légale qui affirme qu’il doit être un temps de formation permettant le développement de compétences pour la recherche mais aussi transposables dans d’autres champs professionnels. Pour ce, les écoles doctorales, administrations dont dépendent les doctorants, mettent en place une formation doctorale. Celle-ci nous offre plusieurs modules touchant à divers aspects du métier de chercheur. Les domaines proposés sont variés : méthodologie de la documentation, méthodologie de la bureautique, aide à l’insertion professionnelle, langue vivante, séminaires thématiques, … Vous l’aurez compris, le doctorat n’est pas seulement une histoire de thèse, mais implique aussi toute une formation formalisée, offerte, obligatoire afin d’être préparé au métier de chercheur. Pour le moment, cette formation n’a pas commencé et je ne peux donc invoquer cette excuse pour le peu de temps passé sur mon travail de thèse (à entendre le travail de recherche en lui-même). Cependant, par le futur, elle va me prendre du temps.

Mais encore, on l’a tous dit, voir-même redit, le métier ne s’apprend pas sur les bancs de l’école. Loin de moi l’idée de critiquer cette formation doctorale, elle est à venir et peut s’avérer enrichissante. Mais je n’apprendrai pas seulement mon métier dans cette « école ». La thèse ? Oui, bien sûr, je l’ai dit, j’apprendrai sur le tas par ce biais. Mais ce n’est pas tout ! Il y a un autre tas où le métier s’apprend ! Et oui, le métier de chercheur n’est pas seulement de chercher. Pascal Nicolas-Le Strat introduit de cette manière son journal de thèse1  (« journal de bord » tenu durant sa thèse) :  » La thèse s’apparente à un « fait institutionnel total » dans la mesure où les trois ou cinq ans consacrés à sa préparation ne se résument pas à la conduite de la recherche et à sa mise en forme mais supposent un effort soutenu de socialisation dans un univers professionnel et institutionnel qui ne se laisse pas si facilement décoder. » Ca y est ! Les choses sont dites ! Devenir chercheur n’est pas que faire sa thèse, mais c’est aussi se faire une place parmi les chercheurs, apprendre les codes, comprendre le fonctionnement des institutions, …  Pour l’instant, il me semble que cela implique d’être présent ! Il faut être présent dans son laboratoire, dans son école doctorale, dans son université pour comprendre, pour s’intégrer, se faire connaître, pour découvrir. De ce que j’ai vu et de ce que l’on m’a expliqué, il est important de venir aux conférences, d’accepter de rendre service, d’être présent lors des rassemblements de doctorants, de faire des cours, … Finalement, lorsque l’on est en master, même recherche, on ne pénètre pas réellement les coulisses de la recherche à l’université. C’est la thèse qui ouvre une porte sur ce monde. Mais il faut ensuite l’investir ! Et cela implique ce que je viens d’exprimer. Être chercheur n’est pas seulement faire une recherche, mais cela implique la communication sur ses résultats (conférences, articles, …), travailler son réseau, la participation à la vie de l’institution, l’organisation d’évènement, l’activité d’enseignement, … Et en tant que doctorant, apprendre cela fait partie du processus si l’on souhaite par la suite intégrer l’université. De ce fait, il y a de nombreux à côté de la thèse.

Pour terminer sur un dernier à-côté, parlons de revenus. Dans les sciences dures (bio, chimie, physique, …), il semblerait que tous les doctorants aient des financements pour réaliser leur thèse, cela impliquant un salaire ! Mais nous, les sciences humaines et sociales … On comprend que les sciences dures aient de l’agent, elles participent au progrès en participant à mettre Dieu au coin (Darwin), en permettant l’invention de l’ordinateur ou en permettant l’avancement de la paix (bombes en tout genre). Mais pour les sciences de l’Homme et de la société ? Ne participent-elles pas aux mêmes avancées en permettant la compréhension des processus d’exclusion ou l’invention de l’inconscient ? Toujours est-il qu’en sociologie très peu de doctorants obtiennent un financement. Et pourtant, nous mangeons autant qu’un chimiste. Cette absence peut entraîner la nécessité de travailler, ne serait-ce qu’un peu, pour s’assurer un pécule ! Et cela va sans dire : c’est chronophage !

Donc pour résumer, être doctorant ce n’est pas faire une thèse. C’est faire une thèse, et faire une formation doctorale, et apprendre comment la fac marche, et apprendre les codes, et donner des cours, et aller à des conférences intéressantes, et aller à des conférences pour socialiser, et organiser un colloque, et écrire un article, et avoir un « job », et rendre service, et travailler son réseau, et … Si bien, que je ne suis pas sûr que thésard soit un terme bien adapté vu qu’il centre sur la thèse et dans son sens strict met de côté le reste.

Il faut préciser une chose pour finir. Tous ces à-côtés constituent l’apprentissage du métier de chercheur. Ils sont donc obligatoires pour une personne qui souhaiterai par la suite travailler dans la recherche. Il faut s’intégrer, apprendre les codes et être reconnu par ses pairs. Si l’on souhaite simplement obtenir un doctorat pour soi ou pour clore une carrière dans un métier ou autre, comme certains le font, la thèse suffira.

Donc, voilà où passe en grande partie mon temps « perdu » !

Notes:
1. Pascal Nicolas-Le Strat, Journal de thèse, Fulenn, 2009, 88 p.
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