Bribe #3 — 03-05-2017

Et si le récit prenait une place importante dans les rapports de recherche ? Là où le texte analytique présente un phénomène social à partir d’un angle d’attaque, puis d’un autre, puis d’un autre, le récit propose un agencement différent des acteurs et entités dont l’auteur souhaite parler permettant d’en montrer autre chose. Pour Latour, l’écrit du chercheur a pour but d’inscrire un monde social sur papier, de le faire revivre et l’enjeu de l’objectivité n’est pas la neutralité du chercheur, mais sa capacité à faire venir sur le papier les entités et associations qu’il aura observées et à les faire parler. En cela, le récit est un outil remarquable. Il dépasse le simple statut de preuve ou d’exemple qui lui est le plus souvent donné à travers les verbatim et bribes d’observation. Il est un théâtre où se rejoue le monde, où l’objet de la recherche peut apparaître en globalité. Là où le texte analytique parcours le monde de manière incisive, le récit peut offrir de la globalité, donnant à voir tous les acteurs dans une même mise en scène.

Par exemple, je peux écrire un chapitre sur les matériaux de base de la formation, un autre sur les formateurs dans leur fonction de management et encore un autre sur les formations comme dispositif visant à affecter les étudiants. À partir de ces trois sites de problématisation, le lecteur devra se construire une vue d’ensemble par sa capacité à établir des liens et sur la base des indications que j’aurai laissées dans le texte. Si un récit s’y joint, il offre une vue d’ensemble où dans un même texte, le lecteur pourra voir comme ces trois problématiques s’imbriquent.

Bribe #2 – 29/04/2017

Latour montre par cette étude (Le « pédofil » de Boa Vista) que la recherche développe des moyens pour se mettre en rapport avec le monde et le transporter, de la même manière que les dispositifs de formation cherchent à faire exister le terrain pour les étudiants. Le chercheur n’est pas en immersion dans la réalité, tout comme les étudiants ne le sont pas durant le stage. En tout cas, ce n’est pas une immersion immédiate : elle passe par la médiation d’un dispositif qui affecte cette réalité.

Le terrain n’existe que parce que le chercheur se donne les moyens pour le faire émerger. Ensuite, il cherche à le transporter pour qu’il passe du réel à son rapport de recherche.

Bribe #1 — 27/04/2017

L’implication est une injonction que reçoivent les étudiants. Un étudiant impliqué semble pouvoir se définir comme étant celui qui ne se contente pas de faire ce qui est demandé, mais qui le fait avec un « supplément d’âme » qui l’entraîne à répondre par envie aux commandes qui lui sont adressées et à faire plus que nécessaire. Et il fait cela en oubliant qu’à la base c’est un ordre qu’on lui donne. Ainsi, l’étudiant impliqué est présent tous les jours, mais à en plus envie d’être-là et participe activement aux cours.

Mettre en résonance (Mise en scène)

Une des activités du chercheur — et qui dispose selon moi d’un grand pouvoir heuristique — réside dans la mise en résonance entre divers éléments, univers, faits, évènements, qui ne sont pas habituellement mis côte à côte. Ce travail de mise en lien permet d’utiliser de nouveaux éléments de description et de mise en mots pour le phénomène que l’on étudie. Il permet de décaler un fait de son univers linguistique habituel vers de nouveaux terrains grammaticaux lui redonnant alors de nouvelles couleurs, de nouveaux contrastes.

Si j’écris, par exemple, que le dispositif de formation a une dimension fonctionnelle, stratégique et normalisatrice, je ne fais que reprendre les mots habituels avec lesquels ce concept est défini. Que se passe t-il si je mets en lien les dispositifs de formation — espaces spécialement conçus pour le fait de se former — avec l’idée d’une formation tout au large de la vie, c’est-à-dire dans des espaces qui ne sont pas conçus pour ? Je peux alors poser l’idée de formations cadrées, régulées, conçues à l’avance qui divergent de formations sauvages. Ce dernier terme m’oriente vers la fermentation alcoolique. Avant, bières et hydromels étaient fermentés à partir des levures naturellement contenues dans l’air. Les hommes n’avaient alors que très peu de contrôle sur le goût et la qualité de leurs mixtures. Maintenant, le producteur sélectionne des levures précises pour leur résistance à l’alcool, à la température et leurs qualités gustatives. Et il veille à ce qu’aucune levure sauvage ne pénètre dans les cuves de fermentation. Cette association d’idées m’amène à une autre : les laboratoires. Latour montre que les laboratoires permettent un milieu artificiel où un phénomène, ou une molécule, sera étudié-e sans les parasites que le scientifique rencontrerait dans le monde extérieur. Il y a t-il quelque chose de commun entre les laboratoires et les formations ? Cette comparaison entre deux univers régulés, construits à part, bâtis spécialement pour quelque chose, peut elle m’amener quelque part ?

Toujours est-il que ces mises en résonance entre formation-formation sauvage-levures sauvage/de culture-laboratoire me mettent au travail ! Pour le chercheur, il me semble qu’il y a une dynamique fortement heuristique dans cette capacité à raisonner par analogie, à mettre en lien des choses dans des parallèles improbables. Cela redonne de la force aux mots, fait sortir de nouveaux traits, donne de nouvelles couleurs aux faits. Il y a quelque chose de scandaleux dans le fait de comparer les formations sociales aux laboratoires ! Mais ce scandale, en confrontant deux univers, peut produire de nouvelles idées !

Comprendre est-il nécessaire ?

Aujourd’hui, j’ai commencé à lire autour des concepts/méthodes d’archéologie et de généalogie chez Foucault. Je sors de cette lecture avec comme impression prédominante de ne rien comprendre…  Dans un premier temps, c’est un schéma qui me semble le mieux dire ce que j’appréhende, avec flou, de ces notions :

Dans un second temps, il m’est possible d’écrire sur ces deux termes. L’archéologie cherche à dérouler le temps comme un fil continu, logique, dans lequel s’exercent de fortes causalités. Le passé explique le présent de manière implacable car le présent ne peut fuir son passé. La généalogie part d’idées radicalement différentes ! Il est question de saisir des évènements, singuliers, dans les liens qu’ils ont entre eux et ce que ces liens produisent, sachant qu’il n’y a pas de continuités dans l’histoire mais des discontinuités. C’est-à-dire que A ne mène pas nécessairement à C en passant part B. Des chemins s’ouvrent puis se ferment, d’autres sont de plus en plus pris avant de bifurquer ou de se terminer en impasse. Le passé ne nous dit rien d’univoque sur le présent ou l’avenir. Le temps qui passe est une multitude de chemins s’ouvrant, se creusant, se fermant, bifurquant, se séparant, s’entremêlant, etc. Mais je n’ai aucune assurance quant au fait de bien dire la même chose que Foucault. Je « subodore » simplement. Mais cette simple appréhension me fait travailler ma conception de l’histoire.

Qu’est-ce que comprendre ? Est-ce réaliser un schéma sans mot, bâti sur une « impression », une appréhension sensible d’un texte ? Ou bien est-ce être capable de disserter avec assurance sur la pensée de l’auteur ?

Souvent, au cours de mes lectures, deux impressions sont en lutte. Celle, prédominante, de ne pas comprendre car je ne serais pas en mesure d’affirmer « voici la pensée de l’auteur ». Celle, mineure, d’appréhender quelque chose de ce que je lis. J’appréhende des bribes, c’est-à-dire des bouts d’idées, mais j’appréhende aussi au niveau sensible : je ressens quelque chose de ce que veut dire l’auteur, j’en éprouve des éléments. La lecture me suscite des sensations, des émotions, des impressions… Aussi scientifique soit-elle !

Et au final, que j’ai l’impression de bien comprendre ou de simplement appréhender, j’arrive dans les deux cas à faire quelque chose de ce que je lis.

Une question se pose alors. Qu’est-ce que la compréhension ?

Cette question me semble importante pour le chercheur. À partir de quand s’autorise t-il à manier un concept ? Quand il le comprend ? Ou dès qu’il l’appréhende ? Peut-on reconnaître que la créativité scientifique se fait aussi dès l’appréhension sensible d’un concept ? Ou cela doit-il rester dans l’arrière-cuisine secrète du chercheur ?

Mais aussi, un chercheur doit-il chercher à être compris ? Ou peut-il se réjouir ne serait-ce que d’être appréhendé ? Est-ce gênant de ne pas être bien compris ? Au fond, qu’est-ce qui compte ? Mettre au travail ou être récité avec exactitude ?

C’est une question aussi importante pour l’enseignant. Est-il important d’être compris ? Ou le simple fait d’être appréhendé et donc de permettre une mise en réflexion est-il déjà intéressant pour la formation ?

Autorise t-on les étudiants à simplement appréhender ? Ou sont-ils sommés de comprendre ?

À partir de cette simple question, autour de l’activité banale de lecture, semblent pouvoir se déplier un ensemble de problématisations ayant à voir avec la manière dont nous évaluons notre rapport au savoir ainsi que celui des autres. Que le lecteur me comprenne bien, je ne nie pas l’intérêt de la « compréhension », mais je cherche à rendre visible le fait que se saisir d’un auteur n’est pas seulement être en mesure de le réciter et de dire comme lui. Et je cherche à ouvrir la question de la manière dont sont valorisées les différentes manière de « comprendre ».

Les sciences sociales au travail du commun : le savant fait politique.

Durant l’été dernier, j’ai écrit un article pour la revue en ligne Rusca de la MSH-Sud à l’occasion d’un numéro portant sur l’utopie/dystopie. Il est actuellement indisponible du fait de la refonte du site. Je me permets donc de le publier en pièce jointe avec quelques retouches.

« Avec un peu d’imagination, nous pouvons dire que si Weber a laissé derrière lui Le savant et le politique, alors Pascal Nicolas-Le Strat lèguera Le savant fait politique. Il travaille aussi ce chantier en y développant une version originale et radicale de la réponse à la question épistémologique qui devient sous sa plume « épistémopolitique ». Dans le cadre du projet politique des communs – qui se pose comme voie alternative à l’État et au capitalisme – il propose que le chercheur et avec lui les sciences sociales, soit pleinement partie prenante de la construction de cette nouvelle voie. »

Cliquer ici pour télécharger le texte.

 

Le schéma comme site de construction

Aujourd’hui, par ce beau soleil revenu depuis quelques jours — et il faut bien dire que le soleil est un compagnon de travail plus qu’agréable — je prends le temps de mettre sur papier ce que j’ai comme éléments à propos d’un sujet qui me préoccupe depuis une semaine : le terrain. « Le terrain » est une évidence dans les formations en travail social. C’est une formation qui se fait en grande partie sur le terrain et auprès de personnes « de terrain ». Et un de mes axes d’analyse est de comprendre comment ce terrain est rendu possible, les endroits où il est construit, là où il est en travail et mis en péril. Pour commencer, je me penche sur la question des stages qui est aujourd’hui un point chaud des dispositifs de formation. Et c’est donc pour cette dernière thématique que je scotche 2 feuilles de brouillon pour y dessiner « le stage » (en cliquant sur les photos, vous pourrez les voir à leur taille réelle). Lire plus

Quand le social devient une chose

Lorsque Burrawoy présente sa méthodologie du cas étendu[1], il précise que ce qu’observe le chercheur sont des interactions et que la société est une multitude d’interactions. Comme le sociologue n’a pas la capacité d’être partout, tout le temps, en même temps, il ne peut étudier toutes ces interactions. Ainsi, il parle d’interactions pour ce qu’il peut observer et de forces pour désigner le reste des phénomènes produits par des interactions qu’il ne peut observer.

Ce constat nous souffle l’idée que pour les sociologues, les impossibilités pratique ou épistémologique, due au cadre théorique, de voir les interactions constitutives d’un phénomène le pousse à parler de choses sociales qui agiraient sur les individus, les situations observées, … Les interactions invisibles se trouvent être réifiées en choses sociales.

Ces résumés de processus rejoignent alors le répertoire des concepts de la sociologie et donc des choses sociales. Puis réutilisés, ils permettent aux sociologues de faire l’économie d’un travail de description. Ils forment des boîtes noires que la sociologie de l’acteur-réseau nous invite à ouvrir pour les détailler[2].

NOTES:
1-Burawoy M., « Revisiter les terrains. Esquisse d’une théorie de l’ethnographie réflexive », in L’engagement ethnographique, Cefaï D.(dir.), Editions de l’EHESS, Paris, 2010, p. 295-351. Retour
2-Pour creuser cette idée, un chapitre très intéressant : Callon M., Latour B., « Le grand Léviathan s’apprivoise t-il ? », in Akrich M., Callon M., Latour B., Sociologie de la traduction, Presses des Mines, Paris, 2006, p. 11-32. Retour