Ce qui excède

Dans Asile, Goffman nous introduit au cœur de la vie des hôpitaux psychiatriques et autres institutions de réclusion. S’il accorde du temps à la description de ces lieux comme institutions totalitaires – au sens d’institutions qui contraignent l’ensemble de la vie d’une personne le temps qu’elle y réside – il s’attache aussi à montrer la vie souterraine qui s’y développe. C’est cette vie qui se développe malgré le contrôle et au-delà des règles. Il caractérise, entre autre, ce phénomène par le terme d’adaptations secondaires. Ce sont « toute disposition habituelle permettant à l’individu d’utiliser des moyens défendus, ou de parvenir à des fins illicites (ou les deux à la fois) et de tourner ainsi les prétentions de l’organisation relatives à ce qu’il devrait faire ou recevoir, et partant à ce qu’il devrait être. Les adaptations secondaires représentent pour l’individu le moyen de s’écarter du rôle et du personnage que l’institution lui assigne tout naturellement. » (Asiles, 1968, Les éditions de minuit, p.245). Il donne alors une foule d’exemples comme le fait de participer à des ateliers de thérapie pour rencontrer des personnes de l’autre sexe et non pour guérir. Il nous explique que plusieurs de ces comportements vont être mal interprétés par les psychiatres. Ainsi « du point de vue des psychiatres, il ne semble pas y avoir d’adaptations secondaires possibles pour des internés : tout ce qu’un malade est amené à faire peut s’interpréter comme un élément de son traitement ou la conséquence des mesures de surveillance qui lui sont appliquées ; tout ce qu’il fait de son propre chef peut s’interpréter comme un symptôme du dérangement mental, ou au contraire, d’amélioration. »  (p.261). Ainsi, les astucieuses pratiques de détournement de l’institution seront interprétées par les psychiatres dans la logique de l’institution. Les « magouilles » des internés ne seront pas perçues comme le fruit de l’intelligence humaine, mais seront comprises dans le cadre de la pathologie !

Propos extrêmement intéressants et interpellants. Il semblerait qu’une vision du monde (ici la vision de la psychiatrie) puisse être bien prétentieuse et croire tout comprendre dans son cadre de pensée et passer ainsi à côté de la réalité des choses … Toutes les sciences ne présentent-elles pas ce risque ? Un bon terrain de réflexion est celui du sexe/genre. La biologie serait tentée d’expliquer tout au-travers de sa science, poussant peut être ainsi dans le sens d’une différenciation homme-femme de nature biologique, alors que les sciences humaines iraient du côté de l’explication sociale. Nous ne sommes pas loin des « – ismes » (sociologisme, biologisme, psychologisme, …) nous permettant de désigner les tendances extrémistes qui tentent de tout expliquer dans leurs cadres d’analyse. Qu’en est-il de la sociologie ? Qu’en est-il de cet excédent qu’elle ne peut expliquer mais qu’elle serait tentée de faire rentrer dans ses schémas ? Ou de faire parler comme le dirait B. Latour ? Comment savoir lorsque nous dépassons nos limites ?

Je vais maintenant reformuler le propos de Goffman d’une manière qui me permettra d’étendre la réflexion. Il nous explique qu’en traduisant tout dans sa logique psychiatrique, le psychiatre passe à côté de certaines réalités et de certaines significations pour l’individu. Tout processus de traduction entraîne une perte de certains aspects de la réalité et rajoute de nouvelles significations (B. Latour, Petites leçons de sociologie des sciences). Or, très régulièrement, nous réalisons des processus de traduction. L’enseignant traduit le travail d’un étudiant en une note. Le psychomotricien traduit les acquis et problématiques d’un enfant en un ensemble de notes à un test. Le chercheur traduit un entretien en retranscription puis dans l’analyse qu’il en fait en le mettant aux côtés d’autres entretiens. Il me semble que tous ces exemples ont pour caractéristique de passer d’une situation singulière à quelque chose de comparable avec d’autres situations singulières. Ces traductions étalonnent d’une certain manière l’individu sur des échelles ou sur des outils permettant les comparaisons.

Mais ces traductions laissent toujours de côté une grande partie de la situation. L’enseignant qui note le fait sur la base de ce qu’il lit dans une copie (pour prendre l’exemple le plus classique de notation) en le comparant à des attendus. Mais par ce mode de traduction peut-il tenir compte de l’état de fatigue physique et morale de l’étudiant le jour de l’examen ? Peut-il prendre en compte les facilités/difficultés de l’étudiant ? Le processus de traduction permet des avantages indéniables : la note donne une valeur au travail de l’étudiant qui permettra alors l’obtention (dans le meilleur des cas) d’un diplôme par exemple. Cependant, cette note nie tout une partie de la réalité. Elle n’en interprète que certains aspects — vus d’un certain point de vue, pris dans une certaine logique — et laisse de côté tout un excédent.

Il semblerait que les propos de Goffman puissent nous encourager à réfléchir à ce qui excède nos cadres d’analyse à savoir ce qu’ils ne peuvent saisir notamment du fait de l’invisibilité qui accompagne ce qu’ils sont capables de voir. Ainsi, si la psychiatrie permet de donner sens à tout un pan de faits, si elle s’attaque à certains, elle risque d’en dénaturer le sens. Bien évidemment, ce couple visibilité/invisibilité est autant le fruit des théories que des méthodes et pratiques qui les accompagnent. A ce titre, il est heureux de voir que les sociologues ont développé tout une réflexion sur ce que leurs outils et leurs pratiques permettent de voir et laissent en même temps dans l’ombre. Mais le chercheur doit rester prudent à ce que les traductions qu’il effectue produisent.

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