De Durkheim aux formations sociales

Les buts de l’éducation

Me voilà plongé dans la lecture de L’évolution pédagogique en France, écrit par E. Durkheim. J’ai longtemps tenu notre illustre père comme un mauvais parti du fait des critiques dont il est l’objet concernant son approche positiviste et holiste. Sur conseil de mon directeur de thèse, j’ai ouvert un de ses livres. Et c’est avec plaisir que je le fais(1). C’est une lecture inspirante. J’aimerais évoquer ici les questionnements qu’elle me suscite.

Durkheim nous apprend que les enfants, dans la culture gréco-romaine, allaient voir divers maîtres afin d’acquérir un ensemble de capacités, une boîte à outils pour ainsi dire. L’éducation fournissait aux enfants des outils à utiliser, des manières de faire. Elle se faisait en divers lieux, auprès de plusieurs maîtres, un par thématique d’apprentissage. Pour Durkheim, c’est une forme d’armature extérieure pour l’individu que l’enfant développait alors. La culture païenne de l’époque impliquait un ensemble de rites, de pratiques et une mythologie « vague, inconsistante et sans force expressément obligatoire. » (p.24, édition Classiques des sciences sociales). Mais le christianisme : « ce n’était pas pratiquer suivant les prescriptions traditionnelles telle ou telle manoeuvre matérielle, c’était adhérer à certains articles de foi, partager certaines croyances, admettre certaines idée. » (p.24). Le christianisme révolutionne donc l’idée d’éducation. Il ne s’agit plus de doter d’outils, mais de toucher l’individu dans sa profondeur, dans sa constitution même. Ainsi Durkheim écrit :

« Le christianisme, au contraire, eut très vite le sentiment que, sous cet état particulier de l’intelligence et de la sensibilité, il y a en chacun de nous un état profond d’où les premiers dérivent et où ils trouvent leur unité ; et que c’est cet état profond qu’il faut atteindre si l’on veut vraiment faire oeuvre d’éducateur, exercer une action durable. Il eut le sentiment que former un homme, ce n’est pas orner son esprit de certaines idées ni lui faire contracter certaines habitudes particulières, c’est créer chez lui une disposition générale de l’esprit et de la volonté qui lui fasse voir les choses en général sous un jour déterminé. » (p.29, édition des Classiques des sciences humaines).

Il ne s’agit pas de faire un « dressage machinal » (p.24). Suivant la logique de la conversion chrétienne dans laquelle l’individu ne change pas seulement ses pratiques, mais change de motivations, d’état d’esprit et de coeur, l’éducation vise une telle profondeur. Se développe alors des écoles, centralisant les apprentissages en un lieu, ces derniers visant le coeur.

Cette idée rappelle que l’éducation touche à des questions fondamentales pour une société. Les systèmes d’éducation (et par extension de formation) sont basés sur une vision de ce qu’est un individu. Chacun embarque des buts désirables, des manières de faire, une pensée sur les capacités de l’être humain, sur ses besoins, … Cette vision n’est pas stable, univoque et similaire en tout lieu. L’éducation postule et propose une véritable construction de l’individu. Par ailleurs, l’histoire que Durkheim dresse suppose que l’éducation puisse construire l’individu plus ou moins en profondeur.

Concernant mon travail de recherche se posent alors plusieurs questions :

  • Comment le système de formation pense t-il, veut-il, croit-il jouer sur la construction des futurs professionnels ? Cela implique de questionner la manière dont l’appareil de formation est pensé par les acteurs, les dispositifs mis en place pour former, au sens fort, des individus.
  • Quels sont les professionnels visés : compétences, identité, … ?
  • Comment le modèle de fabrication des travailleurs sociaux fait-il écho aux autres systèmes de formation ?
  • Les réponses à ces questions ne sont elles pas au final le fruit de pratiques multiples, divergentes, conflictuelles ?
  • La logique des compétences, définissant l’individu par ce qu’il fait plus qu’au travers de ce qu’il est ne signe t-elle pas une évolution marquant un éloignement d’avec le modèle de l’éducation chrétienne ? On ne vise plus un individu dans son identité profonde, mais un individu dans ses actes.

Pour aller plus loin, cette question m’interpelle aussi sur ma pratique d’enseignement. En effet, par l’enseignement de la sociologie, je ne vise pas seulement l’apprentissage d’une série de concepts, mais plutôt la construction d’une manière de penser qui mobilise la démarche critique et analytique des sciences sociales. C’est le but général. Une fois ce dernier posé, il me reste de travailler à sa définition plus précise : à quoi et comment est-ce que je forme en tant que sociologue ?

Saisir la complexité et la pluralité des évolutions historiques

De manière générale, le propos de Durkheim considère ce qui se transforme et ce qui perdure. Il insiste, fortement, au début de son ouvrage sur l’importance de connaître l’histoire du système éducatif afin de le comprendre aujourd’hui. Ne se centrer que sur les thématiques en vogue occulte la plus grande part de ce qu’est ce système éducatif : une sédimentation, un enchevêtrement de choses plus ou moins anciennes. Ces propos ne sont pas sans me rappeler le travail de Marcel Gauchet qui analyse le passage d’un monde gouverné par Dieu à un monde gouverné par l’Homme. Il montre comment le gouvernement divin et son ordre furent ébranlés, de manière souterraine, depuis les temps de la Réforme et donc bien avant ce que l’on considère habituellement. De même, il décrit comment jusqu’à aujourd’hui la structuration religieuse du monde continua de jouer, en souterrain, alors que de manière visible nous pensions le règne de Dieu et de ses institutions terminé. Les propos de ces deux auteurs évoquent la complexité des transformations, loin de l’idée d’une datation évidente, permettant de situer un avant et un après. D’après eux, il semblerait plutôt que les transformations se font tranquillement, souvent de manière invisible, de manière insidieuse et ce en même temps que certaines choses perdurent en souterrain, alors qu’on les pense disparues.

Nous parlons souvent des évolutions du travail social, de ce qui se déconstruit. Il me semble que les discours prononcés sur et dans ce monde social déplorent souvent ce qui se transforme, bien trop vite, et dans un sens non voulu par beaucoup. Mais qu’en est-il réellement ? Durkheim attire notre attention sur la nécessité de ne pas être aveuglé par les sujets à la mode, derrière lesquels se cachent des persistances et d’autres évolutions. Mais jusqu’où remonter pour saisir le mouvement sur le long terme en ce qui concerne les formations sociales ?

NOTES :
1-Il est intéressant de noter ici combien le rapport aux textes scientifiques n’est pas nécessairement un rapport objectif, mais une relation qui peut relever de l’affectif, s’établir en fonction des propos d’autres personnes, … retour

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