Introduction au partage du sensible

Vient de paraître sur la revue en ligne Rusca un article que j’ai écrit sur le concept de partage du sensible de J. Rancière. Dans les lignes qui vont suivre je vais tenter de faire une présentation rapide de ce concept, en guise d’introduction/complément à mon article (l’article en ligne étant momentanément indisponible, voici le pdf  : cliquez ici).

J’ai commencé à travailler sur le concept dans le but de proposer une démarche de compréhension des situations de soin à des étudiants infirmiers. Ce concept présente un intérêt majeur : il est suffisamment souple et ouvert pour stimuler l’analyse dans de multiples directions. C’est ce que j’essaie de montrer dans mon article en liant ce concept philosophique aux théories sociologiques pouvant le rendre opérationnels pour l’analyse. Il y a probablement d’autres écrits découlant de ce concept qui seront à venir tant il offre un cadre fertile pour l’esprit.

Pour donner un tant soit peu l’envie d’en savoir plus en lisant l’article, je vais tenter une courte analyse d’une situation au travers du concept de partage du sensible que je définirais par la même occasion :

  • Dans le cadre de mes enseignements dans les instituts de formation en soins infirmiers, j’encourage les étudiants à faire le lien entre les éléments que j’apporte en sociologie et leurs expériences de stage. Ma tentative est de faire entrer l’expérience vécue dans la salle de classe, d’autoriser un discours communiquant l’émotion, le ressenti, les anecdotes. Je fais cela alors que je pourrais n’être que sur un registre rationnel de la science.
  • Je peux même aller plus loin. En tant que sociologue, j’ai en tête que le travail réalisé ne colle jamais parfaitement aux idéaux, aux attentes prescrites. Au contraire, le travail est plein de bricolage, d’adaptation, … J’essaie donc de pousser les étudiants dans un discours donnant à voir cette réalité du travail, et non une vision parfaite et idéale.
  • De même, j’encourage les étudiants à développer un esprit critique notamment envers la forte influence du secteur médical sur nos sociétés. J’attend donc d’eux une certaine démarche réflexive.
  • Si jamais un étudiant venait, face à la classe, à faire part d’une anecdote personnelle, hors expérience professionnelle, ou à tenir des propos critiques envers un autre étudiant, il y a des chances que je passe à autre chose et ignore cet évènement.

Cela m’amène à considérer que :

  • Dans la classe, j’attends un certain type de discours (sociologique, expérientiel, qui donne à voir les bricolages, critique).
  • Que certaines choses qui peuvent être dites ailleurs que dans la classe, n’ont pas leur place dans cet espace.

Le partage du sensible désigne ce découpage de notre expérience en différents espaces et temps (ici la classe et le dehors), dans lesquels se répartissent des comportements permis ou interdits. Ce partage est dit sensible car il implique ce que l’on percevra ou non malgré que les choses soient bien présentes. Il vient structurer notre expérience sensible du monde.

Il peut être analysé dans les situations vécues. Dans celle que je viens de relater, il s’agit par exemple de réfléchir à ce qu’un professeur veut susciter comme types de discours, ce qu’il accepte d’entendre ou ce qu’il ignorera. Ma conception sociologique du travail oriente mon regard, mon ouïe vers certains détails. A l’inverse, d’autres dimensions ne m’apparaîtront pas — ou je n’y prêterais, volontairement, pas attention.

Mais cela peut aussi être vu à l’échelle d’un pays, d’une culture. Par exemple, on pourrait se pencher sur la perception des couleurs de peau : black, blanc, beur, jaune pour les origines … pâlichon ou bien bronzé pour l’esthétique …

Ce partage du sensible touche en plein dans le politique. En effet, il fait l’objet de luttes pour déterminer ce qui est légitime, ce qui n’est l’est pas, ce sur quoi l’attention portera, ce qui restera dans l’ombre. Ainsi, les tenants du mariage pour tous d’un côté et ceux de la manif pour tous de l’autre, luttaient, chacun, pour une vision de ce partage (de ce qui peut exister légalement), pour se faire entendre : reconnaissance du couple avec une existence légale au même titre que les couples hétéros d’un côté (et bien d’autres choses), maintien d’un découpage de l’espace social de l’autre (et bien d’autres choses aussi). De même, à l’échelle de la classe, ma perception de ce qui est intéressant d’entendre et de dire peut susciter des négociations (pour faire parler les étudiants par exemple), voir, imaginons, des conflits (pour l’étudiant devrait-il se plier à ce que le prof veut entendre ?).

Ce ne sont que quelques  exemples du type de réflexions que le partage du sensible permet. Ce concept a d’intéressant qu’il inscrit notre expérience du côté des inégalités de statut vécues au quotidien et propose comme horizon éthique la transgression de ces frontières, de ces hiérarchies, …

De ce fait, il me semble offrir une réflexion très intéressante pour les professionnels du monde médical et du monde social, motivés par un idéal de respect de la dignité, de considération de l’autre, … Il permet de penser ce qui se joue comme interdit, comme injonction, comme absence de considération de certains éléments et attention exagérée sur d’autres.

Voici quelques questions que peuvent se poser les professionnels dans ce cadre là :

qu’est-ce qu’on n’écoute pas chez l’autre du fait de la faible légitimité qu’on lui reconnaît, sur un domaine donné ? Comment une organisation peut elle créer de l’incompétence chez l’autre ? Comment l’institution se découpe t-elle en espaces et temps, chacun ayant ses places et ses hiérarchies ? A la construction de quelles hiérarchies est-ce que je participe ?

Bonne lecture !

 

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