Le schéma comme site de construction

Aujourd’hui, par ce beau soleil revenu depuis quelques jours — et il faut bien dire que le soleil est un compagnon de travail plus qu’agréable — je prends le temps de mettre sur papier ce que j’ai comme éléments à propos d’un sujet qui me préoccupe depuis une semaine : le terrain. « Le terrain » est une évidence dans les formations en travail social. C’est une formation qui se fait en grande partie sur le terrain et auprès de personnes « de terrain ». Et un de mes axes d’analyse est de comprendre comment ce terrain est rendu possible, les endroits où il est construit, là où il est en travail et mis en péril. Pour commencer, je me penche sur la question des stages qui est aujourd’hui un point chaud des dispositifs de formation. Et c’est donc pour cette dernière thématique que je scotche 2 feuilles de brouillon pour y dessiner « le stage » (en cliquant sur les photos, vous pourrez les voir à leur taille réelle). Tout commence par un exercice de récitation et de mise en forme. Je mets ce que je sais déjà sous la forme d’un schéma. Plutôt que de le développer en texte ou en liste de points, c’est le schéma que je favorise. Dès le départ, je fais le lien avec ma pensée en termes de « sites de construction ». Ce concept guide ma mise en forme : repérer les sites, leurs caractéristiques et leurs communications. Un concept devient donc dessin. Qui a dit qu’il y avait la théorie et la pratique ?

Cet exercice n’est pas seulement de la récitation, je conceptualise. Je trace un carré autour de certains sites : il désignera ceux où l’objectif est de faire perdurer la forme existante des stages. Et les sites sont inscrits à des hauteurs différentes de la page pour signifier le niveau de réalité où ils se situent : les lois en hauts, l’étudiant en bas (cela dit, cela est contraire à ma conception de la construction de la réalité à plat). Je trace un second carré qui entoure les sites où se pensent de nouvelles formes de stage.

Les outils d’inscription se multiplient (couleurs) ainsi que les modalités d’inscription (modes de représentation). J’ai pensé au début inscrire tous les sites existant, puis j’ai eu besoin de placer un site antérieur. Comment faire ? Mes carrés deviennent des cubes. La face supérieur me permet d’inscrire les sites passés.

En marge du document commencent à émerger des notes qui tentent de théoriser. J’ai déjà organisé les sites en catégories (maintien ou nouvelles formes) et en niveaux de réalité. Maintenant je m’éloigne de cette question pour réfléchir à l’implication des étudiants et des sites qualifiant dans l’élaboration des dispositifs de formation.

Alors que dans le coin supérieur gauche je tente d’élaborer une liste des temporalités, une idée qui me semble nouvelle me vient. Elle n’est probablement qu’un retour avec une force nouvelle d’une idée passée. Toujours est-il que le schéma m’apparaît alors comme un théâtre où se créent des choses. Il n’est pas simple récitation et organisation de l’existant. Il est un outil de création. Le fait de reparcourir l’existant sous cette forme permet d’inventer de nouveaux éléments ou de faire des liens.

Le rhizome de Guattari et Deleuze est un concept rencontré il y a longtemps et sur lequel je me penche depuis une dizaine de jours (son bon souvenir m’est venu par Claude) sans y comprendre grand chose. Seulement, je découvre un avantage du schéma. Il me permet d’avoir la réalité sous les yeux d’un seul tenant ! Là où un texte m’imposerait une linéarité et déroulerait la réalité dans la profondeur des pages, le schéma m’offre le monde d’un coup d’œil. Et il n’a pas de commencement, pas de point de départ. Ne serait-ce pas une représentation en rhizome ? Bien qu’impliquant de penser une évolution, je ne cherche pas une origine qui se déroulerait logiquement. Je représente plusieurs sites co-existant chacun fabriquant quelque chose sans que l’un soit l’origine absolue du reste. Et ce qui reste central est la compréhension par le biais des liens entre les différents sites. Je crois que cela à voir avec le rhizome tel que les deux auteurs le définissent.

Je sors bien de la question des stages. Ce schéma fait lien avec Guattari et Deleuze. Il me permet de construire quelque chose qui n’a rien à voir avec son objet premier, que je retiendrai au-delà de la thématique du stage. Ce schéma-stage devient schéma-rhizome. Par ce lien inattendu avec un livre, il est autre chose, se dépasse.

Ce travail de dépassement continue. Le schéma offre l’occasion de poser quelques mots sur ce qu’il produit.

Une hésitation sur les accords de temps m’amène à écrire un autre paragraphe. Et pourquoi ne pas garder les deux ?

Le schéma peut se transformer en paragraphes sur le schéma. Paragraphes issus de sa pratique, transmettant de nouvelles choses à son sujet.

 

Le monde est devenu « question du stage »

>qui est devenu schéma,

>>qui est devenu théâtre créatif

>>>qui a permis la théorisation de la production des stages et de la place des étudiants et sites qualifiants dans cela

>>>qui a permis au schéma de devenir rhizome

>>>>qui deviendra peut-être quelque chose

>>>qui a permis au schéma de devenir texte sur le schéma

>>>>et de disparaître derrière.

En cours de route, le schéma est devenu reportage sur le schéma et ainsi sur les pratiques d’écriture du chercheur. Pas méthodologie, mais bien reportage, récit de la pratique réelle. Ce devenir-reportage du schéma en a affecté la pratique : photo, utilisation plus intense des couleurs, recherche plus intense de ce qu’il y a à en retirer, etc.

Il y a un tel potentiel créatif dans la pratique. Un exercice de récitation permet au final l’avancée d’un travail de recherche en même temps qu’il constitue un nouvel outil de travail (pour moi), approfondi la compréhension de concepts et permet l’écriture des pratiques du chercheur. L’activité essaime, part dans tous les sens, offre une grande richesse de possibles en dépassant ses objectifs premiers et prévus. Pourquoi alors prolifèrent les discours méthodologiques qui forcent l’activité dans un schéma linéaire, l’assignent à certains objectifs, rigidifient son déroulement et sa temporalité ?

Ce reportage met aussi en exergue l’incertitude d’un projet de recherche. Les étapes auront beau être pensées à l’avance, du fait du caractère créatif de l’activité, la recherche prend corps d’une manière inédite et singulière. Elle n’est pas le déroulement d’un plan pensé à l’avance. Elle est une prise de corps, un devenir-réalité qui se fait petit à petit, par couches successives, par décalage, par sauts ou comme le dirait Latour, par traductions. Chacun de ces moments où une recherche prend corps apporte son lot de nouveautés. Si chaque moment à avoir avec les précédents, il n’en est ni le calque parfait, ni la suite continuée. La créativité de chaque moment fait qu’il n’y a que des fossés entre chacun. Ici, l’outil schéma permet quelque chose de nouveau, de nouveaux liens se font à travers son utilisation. Il en serait de même de l’écriture ou d’une relecture de notes de terrain. Écrire n’est pas décalquer des pensées. Relire des notes n’est pas revoir l’évènement. Et c’est en cela qu’est l’incertitude et la création, c’est dans ce fossé.

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