Ouvrir les coulisses d’une recherche ou le projet de ce site

L’objet de ce billet est, tout d’abord, de présenter le chapitre « Expliciter les processus : la recherche-action dans une perspective open-source » du livre Quand la sociologie rentre dans l’action, écrit par Pascal Nicolas-Le Strat1, puis de montrer la manière dont je m’approprie sa réflexion. Pour ce, je ferais aussi référence à deux articles de blog écrits par l’auteur2.

Présentons maintenant l’ouvrage. L’auteur y expose sa démarche épistémologique, méthodologique, politique et intellectuelle. Il vise ainsi à interpeller notre discipline qu’est la sociologie pour qu’elle puisse penser différemment sa pratique : il appelle à ce qu’elle quitte l’idéal d’une observation en externe, ou du moins à distance, de ce qui se passe, pour penser la pratique des sociologues comme pouvant s’impliquer dans la vie sociale, participer à la penser et à la construire démocratiquement, de l’intérieur et avec les personnes impliquées. La sociologie n’est alors plus une expertise surplombante qui viendrait observer pour dire ensuite ce qui est, mais est une pratique impliquée, dans le cas de l’auteur, dans l’expérimentation et la construction de nouvelles modalités d’agir ensemble3.

Maintenant que le cadre est posé, penchons nous sur le chapitre qui nous intéresse. L’auteur constate que les recherches se présentent « souvent comme d’authentiques boîtes noires. » (p.60). Ce qu’elles montrent, ce sont des résultats et lorsque l’on rentre dans ce qui a permis ces résultats, il n’est question que des méthodologies « labellisées », comme les entretiens ou les questionnaires. C’est comme si un médecin généraliste n’expliquait son travail qu’en présentant des « protocoles » bien définis alors que la pratique du diagnostic implique d’autres éléments, le médecin à ses trucs astuces qui ne sont pas nécessairement appris à l’Université. Il en est de même pour le sociologue. La recherche c’est tellement plus ! C’est un investissement personnel du chercheur dans son travail, c’est de multiples hésitations, des bifurcations, des abandons, des illuminations, des rapports de pouvoir ou des occasions ou des manquements qui amènent  à faire des choix, des bricolages, des négociations avec les acteurs que l’on rencontre … C’est toute une activité extrêmement riche qui reste malheureusement invisible pour les non-initiés et qui pourtant éclaire tout autant les résultats que ce que l’on apprend dans les cours de méthode.

La recherche open source est donc une recherche qui, à l’image des logiciels libres dont les codes sont accessibles et modifiables, ouvre ses coulisses pour permettre aux personnes de mieux s’approprier le travail. L’auteur affirme ainsi quelque chose de fort : la connaissance des coulisses, du « texte caché » de la recherche est primordial pour son appropriation.

Mais pourquoi ? Souvenons nous, il appelle de ses voeux et pratique pour lui même, une sociologie qui rentre dans l’action, une sociologie qui trempe les bras dans le cambouis d’expérimentations sociales, de projets novateurs avec l’espoir de participer à leur construction. Dans un idéal démocratique, il s’agit que les personnes fabriquant l’expérimentation puissent se saisir de ce que la sociologie apporte, qu’elles puissent mettre à mal ce qu’elle dit, qu’elle puisse la comprendre, qu’elle puisse la pratiquer ! Cela implique de ne pas livrer que des résultats. L’appropriation, dont la critique fait partie, nécessite que les gens connaissent les processus. Sur cette aspect, c’est l’implication de la sociologie dans la vie sociale qui nécessite cette ouverture. Mais de manière plus large, elle est aussi nécessaire pour que des personnes extérieures à l’expérimentation puissent prendre ce que la recherche produit, bénéficier de ses savoirs, réinvestir sa démarche dans d’autres projets, …

Maintenant que le résumé est fait, j’aimerais présenter la manière dont ce chapitre est venu m’interpeller et me mettre au travail. Je crois que la première chose qui m’a réellement frappé en matière d’épistémologie (de réflexion sur ce qui fait qu’une pratique de recherche produit du savoir scientifique et non autre chose) est qu’un travail de recherche est une aventure humaine et ce sur plusieurs aspects, elle n’est pas une entreprise de savoir aussi pure que l’on pourrait communément le supposer. Pour commencer par le début, l’on s’intéresse bien souvent à un objet de recherche pour des raisons bien particulières, du fait d’une histoire personnelle, etc Cette histoire dans laquelle s’est forgée nos représentations continue ensuite d’influer par la manière dont on perçoit notre objet de recherche. Mais l’aventure humaine ne se limite pas à cela. La recherche est influencé par les intérêts politiques, les problématiques à la mode (qu’on pense au plan Alzheimer et à l’argent qu’il dégage pour la recherche par exemple), mais aussi les intérêts plus locaux à l’échelle d’une université par exemple. Ensuite ce parcours est fait de la progression d’une réflexion, influencée par des rencontres, parsemée de doutes, d’illuminations, etc Je trouve particulièrement pertinent l’idée de donner à découvrir cette histoire de la recherche de manière à ce que les gens puissent en approfondir leur connaissance et aient plus d’éléments pour critiquer (dans le sens noble de ce terme). Les lecteurs ont besoin de savoir dans quel contexte et de quelles places une recherche est menée. C’est utile ne serait-ce que parce que cacher cela serait nier une dimension fondamentale du travail de recherche !

Puis, cette ouverture des coulisses est aussi l’occasion de désacraliser la recherche s’il en est besoin. J’ai cette idée, mais qui reste à prouver, que la recherche est vue par les personnes comme une parole d’importance. Elle se présente souvent à nous sous la forme d’une vérité simple4 (« il vient d’être prouvé que »), sous un aspect lisse. Je reste persuadé qu’il faut montrer tout ce qu’elle contient d’humain comme n’importe quelle autre activité.

J’aimerais maintenant mettre l’emphase sur le produit final de la recherche qui, pour moi, sera la thèse. Elle arrive en fin de parcours et doit donner à voir un travail finalisé et non un chantier. C’est une exigence légitime, je ne remets pas ça en cause. Mais je pense cependant que derrière la thèse (l’écrit) se cache des réflexions non encore abouties, des doutes sur ce qui a été écrit, … Bref, il reste une bonne partie d’éléments encore en travail. Et c’est une richesse pour le travail même s’il serait de mauvais ton, je suppose, de mettre tout cela dans la thèse. Dans ce rapport final doit se jouer une certaine asepsie : il faut faire bonne figure ! Or la recherche dans l’idée d’une recherche open-source irait je pense à l’encontre de cette asepsie afin de donner à voir ce qui travaille encore dans la tête du chercheur. Bien évidement, pour un souci de clarté il semble compliqué d’intégrer cela à la thèse. Il faut donc trouver des modalités pour développer cet aspect.

En ce qui concerne ma thèse, la question est donc de savoir comment j’envisage cette recherche open source ? La réponse est la suivante pour le moment : ce site ! Il va être l’occasion de présenter le processus de recherche et l’inachevé de mon travail permettant ainsi d’enrichir en profondeur la lecture de la thèse. Pascal Nicolas-Le Strat se propose actuellement, pour l’écriture d’un nouveau livre, de tenir en parallèle un journal d’écriture, une sorte de journal de bord retraçant son activité d’écriture de ce nouvel ouvrage. Citant Remi Hess, il nous dit que ce type de démarche est une « excroissance prolifique qui complexifie et enrichit sans cesse le texte et surtout la pensée ». Cette citation résume bien la manière dont j’imagine, à l’heure actuelle, les liens entre ma thèse et ce site. De plus, le blog est un espace où les enjeux sont moindres que pour la thèse ou un article. Et ces enjeux moindres me permettent d’écrire de manière débridée, de laisser en chantier, d’ouvrir des chemins sans aller au bout, … Bref, de prendre un ensemble de risques que je ne pense pas pouvoir me permettre pour la thèse.

Mais au final, j’écris tout ça, mais je n’en sais pas grand chose. Je n’en suis qu’au départ. Disons que cet article pose donc mes jalons méthodologiques et épistémologiques en exposant mon affinité avec cette approche de la recherche. Reste maintenant à l’éprouver, à voir ce qu’elle produite et comment elle le produit ! Et pour vraiment terminer, il faut rappeler que l’auteur pratique surtout la recherche-action (ou expérimentation comme il l’appelle). Il est donc chercheur en tant que participant à des projets artistiques par exemple. L’open-source prend un sens fort dans ces dispositifs : au final, il ouvre aux autres participants la possibilité de se saisir de la production de savoir. En ce qui concerne ma thèse, je ne peux pas encore dire si ma méthodologie s’inscrira ou non dans cette dynamique de recherche action.

  1. Quand la sociologie rentre dans l’action. La recherche en situation d’expérimentation sociale, artistique ou politique, Pascal Nicolas-Le Strat, Presses universitaires de Sainte Gemme, 2013, 192 p. []
  2. Un premier article (http://blog.le-commun.fr/?p=599) est extrait du blog tenu par l’auteur et le second (http://www.les-seminaires.eu/retour-sur-lexperience-du-journal-de-recherche/) est sur le site « Les Séminaires » (www.les-seminaires.eu) permettant aux personnes impliquées dans ce réseau de séminaires de recherche de publier des réflexions, des travaux de recherche, … []
  3. Pour ceux qui ne seraient pas au clair sur la définition classique de la recherche, cette opposition peut sembler incompréhensible. Dans sa recherche d’objectivité, la sociologie a été pensée comme devant se tenir à distance des enjeux, des conflits, des passions qui traversent la société. C’est en cela qu’elle pouvait garantir un savoir savant par opposition au savoir du  »commun des mortels ». Ainsi, la sociologie avait pour but de comprendre et non d’agir en participant à la vie sociale. Avec le temps d’autres approches se sont développées. C’est le cas de la recherche-action où bien souvent les chercheurs vont accompagner des personnes dans un travail de réflexion et de production de connaissance sur un objet dans une visée de transformation des manières de faire, des situations, etc. C’est par exemple le cas de chercheurs qui vont accompagner des éducateurs de la PJJ à réfléchir sur leurs compétences : cela sert les éducateurs en leurs permettant de formaliser leur métier et les chercheurs vont ainsi mieux comprendre comment l’analyse des pratiques peut permettre à un métier de se construire. L’auteur est proche de ces démarches. []
  4. Je pense ici à la manière dont les médias nous présentent régulièrement les avancées scientifiques. Ils ne sont pas revues spécialisées et donc mettent en avant les résultats, de manières simplistes, et ne parle pas de toutes les débats, les discussions, les manques, etc afférents à la recherche. Bien sûr, d’une certaine manière, maintenant les choses se compliquent. Avec le développement des médecines alternatives par exemple, de nombreuses recherches de la médecine classique sont remises en question. Il est clair que la post-modernité va avec une remise en question de la science comme dogme ultime. []
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